9 mai 2016

Par Quatre Chemins...

En 1976, une fois mes études complétées on m’embaucha à la radio de Radio-Canada. C’est à titre de technicien que je faisais la mise en onde et enregistrais diverses émissions.

Je me souviens de deux émissions à heure de grande écoute auxquelles j’étais assigné : le Montréal Express et… Par Quatre Chemins. Et oui, je travaillais avec Jacques Languirand, l’homme dont on parle beaucoup ces derniers temps, pour les mauvaises raisons.

On m’avait mis en garde : « Languirand n’est pas commode ». Il se voulait surtout extravagant, il aimait se distinguer. Il arrivait en retard aux émissions. Il venait me voir côté console. Anxieux, je le priais d’aller de son côté, au micro, qu’il devait entrer en onde dans moins d’une minute.

Il riait et me disait que nous avions l’éternité devant nous puis il traversait côté studio en se dandinant, il allumait des chandelles, il éteignait les lumières, disposait des bâtons d’encens, il s’étirait, oui, il s’étirait!

L’ennemi de la radio est le silence. Comme il ne pouvait commencer l’émission je diffusais en catastrophe un message avisant les auditeurs qu’un problème momentané nous empêchait de débuter l’émission, puis je mettais un peu de musique. La régie me contactait pour savoir ce qui se passait, les patrons téléphonaient, ils gueulaient, puis Languirand s’installait et me faisait signe de faire jouer le thème de l’émission... fade-out / Fade-in… musique… fade-out / fade-in…

-        Bonsoir auditeurs et auditrices. Pardonnez ce léger contretemps, c’est que mon technicien (et le salaud me nommait) a commis une légère bévue mais tout est maintenant rentré dans l’ordre.

Puis il riait très fort, l’aiguille du VU tapait dans le fond, créant de la distorsion, je baissais le son et alors il s’éloignait du micro, les auditeurs n’entendaient plus rien, je remontais le volume et il recommençait à hurler dans son micro en me regardant avec ses énormes sourcils en broussailles et son sourire diabolique que tout le monde connait.

C’était ça bosser avec Languirand. Après chaque émission je devais taper un rapport sur les « anomalies » survenues. Ce n’était pas vraiment drôle et pas aussi facile qu’il n’y parait de se retrouver sur les grandes consoles avec lesquelles je n’étais pas toujours familier et en même temps devoir deviner quel tour me jouerait Languirand.

Son art consistait à rapporter ce qui se passait sur le plan social et expérimental à travers le Monde. Il faisait jouer de la musique psychédélique ou du jazz inaccessible. Nous étions à la fin des années ’70.

Dès qu’une pièce musicale jouait, il venait me parler, il voulait connaitre mes impressions sur les sujets abordés, moi le jeune homme qui ne connaissait rien à la vie et qui ne se tourmentait que pour une chose : le déroulement de l’émission.

J’aimais quand même le bonhomme, sa contre-culture, ses lectures. J’ai toujours aimé les gens au caractère particulier. Bien des gens craignent les extravagants, pas moi. Aujourd’hui, assez curieusement, plusieurs me craignent. Je ne suis pas extravagant mais il m'arrive d'échanger avec des gens réputés " suspects ". Ça te laisse un peu seul, même si tu souhaites pas ça.

À l'époque, lors de week-ends il organisait des séances d’introspection, des thérapies de groupe, n’importe quoi, tout le monde tout nu à la campagne, assis en rond, "on" expérimentait plein de choses. "On" protestait contre tout, "on" réinventait le Monde et "on" se gelait la face. Notez que le « on » exclut la personne qui écrit.

J’ignorais alors que ce même Languirand consultait, qu’il déprimait, chutait et rechutait. Aujourd’hui, alors qu’il a 85 ans et atteint d’Alzheimer, que sa fille et son épouse sont décédées, on l’accuse d’avoir abusé sexuellement de sa fille. Parait que sa parenté était au courant, qu’il ne s’en cachait pas.

Je n’éprouve pas de sympathie particulière envers l’homme, mais comme il fait la manchette, je voulais partager avec vous quelques moments vécus en sa compagnie, pour vous dire comment il était « à micro fermé ». Il n’y a pas de morale à cette histoire, sinon qu’il est peut-être sain de se méfier des gourous aux énormes sourcils.


Grand-Langue

16 commentaires:

  1. Mais quelle expérience de vie tout de même d'avoir travaillé aux côtés de Languirand à cette époque, vous êtes une vraie boîte à surprise, vous, mon cher Grand-Langue!

    Il n'y a pas de morale à cette histoire sauf peut-être une que je fais mienne : ne jamais croire qu'une personne, quelle qu'elle soit, puisse être irréprochable. C'est dangereux de suivre un gourou, une vedette, une idole...

    Comme beaucoup d'auditeurs/trices, au fil des années, j'ai aimé parfois écouter l'homme divaguer à la radio. Certains sujets qu'il traitait à sa manière savaient m'intéresser, il nous rapportait des nouvelles du monde dans un angle qu'il était le seul à observer et ça, je dois dire, ça me plaisait. Mais je trouvais souvent qu'il creusait une spirale dans laquelle il se perdait et nous aussi. Alors, je partais faire autre chose en me disant qu'il était sûrement trop gelé... Pour moi, cet homme incarnait un mal de vivre qu'il ne réussissait pas à cacher, même avec son grand rire tonitruant. Et ça me mettait souvent mal à l'aise d'assister, par le truchement des ondes radio, à « ça ».



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  2. J'adore ton billet Grand-Langue...comme tu es mystérieux....tu as assisté à ces "thérapies de groupe" ou tu utilises le "on" pour désigner les autres.....

    Je croyais que tu étais ou avais été directeur d'école...

    J'aimais l'écouter un bout de temps, quand j'étais un peu hippie et même à la fin quand il avait une émission avec une jeune fille comme animatrice, je ne ne souviens plus sur quelle chaîne....

    J'avais entendu parler de cette histoire par une amie d'une amie....(du ouï-dire pour tout dire). Alors je ne suis pas tombée en bas de ma chaise.

    Il est chien d'avoir dit ton nom en ondes.....c'est quoi déjà ? :)

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    1. Rainette,

      Il a prononcé mon nom en onde plusieurs fois mais c'était pour blaguer, moi-même je blague en le traitant de "salaud". Tout le monde le connaissait, incluant les auditeurs. Mes ami(e)s aimaient me taquiner quand cela survenait, mes parents aussi. De toute façon chez Radio-Can. on nommait le technicien de mise en onde. Je crois qu'on le fait encore. C'est toujours étonnant de constater combien de gens peuvent écouter la radio ou la télé!

      J'ai assisté à de rares "expériences" dans les Basses Laurentides, il s'agissait de scéances de méditation. Je n'ai jamais réussi à "monter dans le train", j'étais distrait par les sauterelles, les moustique et les positions inconfortables ne favorisaient rien. Il y avait de belles filles, ça je m'en souviens (rire).

      Je n'ai jamais été directeur d'école. Tellement de gens croient que j'étais prof! Je dois avoir la tête de l'emploi. Ou plutôt, j'aurais dû me diriger dans là-dedans. J'aimais les lettres, les langues, la géo, la philo, les arts, la musique... et c'est en technique que je suis allé malgré des résultats très ordinaires en sciences. J'ai tout de même bien gagné ma vie.

      Grand-Langue

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    2. il n'y a pas de mal à être technicien, en plus d'avoir bien gagné ta vie, tu as rencontré des personnes intéressantes.

      Je ne sais pas si tu as la tête de l'emploi mais tu écris "formibablement" bien.

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  3. Zoreilles,

    J'ai fait et vécu bien des choses, en parler me donne l'impression de radotter. Je revois parfois le film de ma vie, personne croirait certaines séquences!

    J'ai pu faire des choses intéressantes à Radio-canada car le personnel régulier s'affairait aux Jeux Olympiques, le personnel prenait aussi des vacances dont il s'était privé depuis 2 ans, à cause des Jeux.

    J'ai toujours travaillé, depuis l'âge de 10 ans alors que je passais des circulaires, sans cesser d'étudier. J'ai bossé plusieurs années pour un oncle qui avait une entreprise dans la construction, dans une usine de chapeaux chez les juifs de la rue Chabanel, en tant que gardien de nuit à la fin de mes études collégiales... etc. Puis j'ai travaillé dans les communications (en technique), dans le domaine de la puissance électrique, dans les secteurs manufacturier, militaire et d'ingénierie. Je travaille encore, accumulant des expériences parfois surprenantes.

    J'ai aussi quitté des emplois que personne ne quitte, pour voyager sur de longues périodes.

    J'ai déjà pensé à noter les faits saillants (rire), j'ai abandonné à chaque fois en me disant que ça ne servirait à rien. De nos jours on peut tout faire virtuellement mais les jeunes (ceux que je connais) font peu de choses de façon concrète. Je radotte peut-être encore.

    Grand-Langue

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    1. laisse faire les jeunes, nous ça nous intéresse les faits saillants ;)

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  4. Zoreilles,

    Pour revenir à Languirand, je pense un peu comme vous. L'homme m'a paru fascinant, surtout lorsqu'il résumait certaines lectures. En même temps il paraissait instable sur le plan personnel, il avait un côté obscur, une personnalité mal assurée.

    Grand-Langue

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  5. Fascinant billet... Ton gourou aux sourcils broussailles m'a fait penser à des personnalités belges de l'audio que j'ai admiré des fois, jusqu'à ce que tombait leur masque : c'étaient des sales dégueux dans la vie de tous les jours...

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    1. Ces gens connus de tous et de toutes ont tendance à devenir imbues de leur personne jusqu'à s'octroyer des droits allant au delà des lois. Le phénomnène est certainement universel. Il y a quelques années, Radio-Canada avait retiré son émission des ondes (après plus de 40 ans) et les gens avaient protesté. Une émission (allégée) avait été remise en onde.

      On dit que Languirand était en bon terme avec sa fille qui admirait son père, il aurait " réglé " cette affaire d'abus sexuel en famille (ayoye!).

      Grand-Langue

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  6. Français te lisant de France où j'ai toujours vécu, je viens seulement de découvrir dans ton billet un peu le personnage de Languirand. Il m'était totalement inconnu mais tu as su m'évoquer une "légende", me faire ressentir la puissance du personnage.

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    1. Salut Cristophe,

      Sans être une super vedette, disons qu'il avait hérité d'une certaine crédibilité avec le temps. Grâce à une carrière radiophonique s'étalant sur 43 ans, chacun de nous l'avait entendu ou écouté à un moment ou un autre de sa vie.

      Ainsi, quand il traitait d'une tendance sociale, on l'écoutait d'autant plus qu'il rapportait et analysait ce qui se faisait ailleurs dans le Monde sur le même sujet. Aujourd'hui je em dis qu'on ne mettait suffisamment ses propos en doute, ces gens ne font jamais face à de l'oppositin, ce qui nuit à leur personnalité et gonfle démesurément leur ego.

      Grand-Langue

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  7. Par quaaaaaatre chemins a longtemps été mon émission préférée du dimanche soir et quand je suis parti en vacances à Natasquan, j'avais fait le plein de ces émissions en balado-diffusion sur mon ipad pour les écouter en route. Ce n'est probablement pas Languirand lui-même qui faisait les recherches, mais il avait une manière bien à lui de ses les approprier.

    Ce qu'on dit de lui maintenant, me fait penser à Jutra, Aubut, Strauss, Glenn, Polanski, Woody Allen et sans doute bien d'autres. Mulroney avait dit un jour "Le pouvoir est aphrodisiaque". C'est un peu comme si, après avoir atteint un certain statut, ils se laissent aller à leur bas instincts, se croyant au-dessus de tout.

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  8. Par... (silence) Quaaaaaatre chemins...

    J'aimais aussi l'couter mais je décrochais à cause de ses choix musicaux. La comparaison avec les gens mentionnés est bonne. Il avait des recherchistes mais elles ne venaient jamais en studio, il était toujours seul (lors de mon séjour du moins). Radio Canada avait un énorme budget à l'époque.

    Ces colorés personnages jugent qu'ils peuvent s'en permettre plus que les autres, qu'ils peuvent analyser les choses mieux que les autres et agir dans le mal avec un " sens des responsabilités " dû à leur "statut".

    Dans les faits, ils se foutent des dégâts causés. Les victimes sont innévitablement blessées à vie.

    Grand-Langue

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  9. Il y a un nom tout trouvé pour ce genre de personnage séduisant fascinant et manipulateur.
    Ca s'appelle un pervers narcissique. Et je crois que celui-là en est un de première, sauf votre respect cher Grand Langue...mais bien sûr je peux me tromper...
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Je crois que ce qualificatif lui va à merveille. Subtil, il savait tout de même s'adresser à un peu tout le monde, le côté narcissique se serait sûrement développé et incrusté avec les années.

      À ce jour, vous avez trouvé la meilleure description du bonhomme.

      Grand-Langue

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  10. Je suis de l'avis de Célestine. Cet homme-là me semble relever des pervers narcissiques manipulateurs. Quand on les a démasqués, il vaut mieux s'en écarter. En tout cas, si on ne veut pas risque de se brûler les ailes. Mais, ces gens-là sont souvent intelligents et intéressants, c'est ça le piège ! Amicalement et merci de tes passages chez moi. Florentin

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